Tribunal permanent des peuples : Les violations des droits de l'homme en Algérie

Pour que cesse l'impunité

Politis, 4 novembre 2004

ALGÉRIE. Le Tribunal permanent des peuples se penche sur les responsables des nouvelles années de sang (1992-2004). Des organisations des droits de l'homme instruisent le procès symbolique d'une camarilla de généraux spécialistes des coups tordus.

QUI, EN ALGÉRIE ? Qui sont les responsables des massacres, tortures, viols, assassinats, exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées, violations des libertés publiques, associatives, syndicales, des libertés d'expression et des droits socio-économiques ? À ces actes d'accusation terribles, les chiffres donnent toute l'ampleur, déploient toute l'horreur. Depuis 1990, 200 000 personnes ont été tuées, 20 000 portées disparues ; des dizaines de milliers torturées, un million et demi déplacées, 500 000 contraintes à l'exil, selon le Comité Justice pour l'Algérie soutenu par de nombreuses associations (1).

C'est à sa demande que, les 5 et 6 novembre, se réunira le Tribunal permanent des peuples (2), tribunal international d'opinion fondé en 1979 et représenté à la Commission des droits de l'homme à Genève. Il lui faudra déterminer les responsabilités, qualifier les violations systématiques des droits de l'homme et formuler des recommandations précises au gouvernement algérien mais aussi à la communauté internationale. Celle-ci est en effet restée passive, incapable d'imposer enquêteurs indépendants ou rapporteurs spéciaux des Nations unies, abandonnant tout un pays a son chaos.

Il est grand temps que le silence cesse. « À l'heure où l'on va célébrer le cinquantième anniversaire du début de la guerre de libération de l'Algérie, il n'est pas acceptable, s'insurgeait il y a quelques jours le Comité, que l'horreur de la "seconde guerre d'Algérie" soit occultée par la célébration de la première, conduite par ceux-là mêmes qui, en, Algérie et en France, ont fait que le peuple algérien est plongé depuis 1992 dans une terreur sans fin. » Inacceptable donc pour tous ceux qui ont patiemment élaboré dix-neuf dossiers, recoupé les témoignages, croisé les pistes, retraçant au gré de leurs enquêtes les exactions et manipulations d'un gouvernement, l'histoire d'une violence programmée et enracinée. Car si les dix premiers dossiers précisent les violations des droits humains, et notamment l'existence de centres secrets de torture et d'exécutions, les neuf autres s'intéressent au contexte qui les a rendu possibles.

Loin de tout manichéisme et autre choc des civilisations, l'historien Mohamed Harbi rappelle ainsi que « tous les grands mouvements de contestation des pouvoirs établis », de 1830 au FLN, en passant par l'Association, des oulémas (1931-1956) et les messalistes (1927-1962), ont pris l'islam comme étendard. « Le FIS a paradoxalement bénéficié de l'instrumentalisation de l'islam comme outil de légitimation du pouvoir depuis 1962, [] concept pour la défense duquel l'opposition islamiste, à la fin des années 1980, apparaîtra, aux yeux de beaucoup, bien plus légitime que le pouvoir corrompu », explique le sociologue Lahouari Addi, avant d'ajouter que. « le facteur de blocage essentiel de la société est bien moins la religion en tant que telle que la prégnance de l'idéologie communautaire, et patriarcale ». A ce terreau déjà fertile s'agrège la mainmise des militaires, qui se transforme à partir de 1989 en une « démocratie de façade », selon Madjid Benchikh, ancien président d'Amnesty International en Algérie. Sans parier du désastre économique : 40 % des Algériens vivraient sous le seuil de pauvreté, le chômage toucherait au moins 27 % de la population active et 46 % des 20-24 ans, d'après l'économiste Omar Benderra.

Tout est en place pour l'explosion. Facé à la montée du FIS aux élections, le gouvernement algérien décrète l'état de siège en 1991 et, l'année suivante, l'état d'urgence. Depuis, l'Algérie, est « gérée à coup de décrets et de modifications de loi, dénonce Yahia Assam, de la Ligue algérienne des droits de l'homme, en dehors de toute institution élue ». Et la sociologue Jeanne Kervyn de dresser une chronologie de la répression, dont sont d'abord victimes les membres du FIS, puis toute la population civile. Vagues d'arrestations, groupes islamistes armés décimés ou asservis au pouvoir, création de milices, massacres de masse. Le pouvoir des généraux s'assoit par la terreur et la manipulation, grâce à son Département de renseignement et de sécurité, sur fond de « guerre des clans ». Ce que confirme Salima Mellah, journaliste et spécialiste des mouvements armés islamistes, dont beaucoup deviennent une arme des militaires contre le FIS et sa branche armée, créée en 1994.

Plus d'une décennie de violence. Et un triste constat, formulé par Yahia Assam. « Non seulement l'impunité généralisée a permis à nombre de responsables de l'appareil répressif, coupables de crimes contre l'humanité, d'échapper à la justice, mais en plus, la plupart d'entre eux occupent aujourd'hui des postes de responsabilité parmi les plus importants du pays », laissant l'Algérie en proie à une violence résiduelle, à un sort incertain. Le verdict du Tribunal des peuples pourrait bien le 8 novembre fissurer cette impunité. Il y a urgence. En 2004, 50 Algériens sont assassinés chaque mois.

Marion Dumand

(1) Parmi les plus connues, la LDH, la FIDH, Amnesty International, Human Rights Watch, Algeria-Watch, Organisation mondiale contre la torture, Reporters sans frontières. Pour une liste exhaustive, voir le site du Comité Justice pour l'Algérie : www.algerie-tpp.org. Signatures et soutien financier bienvenus.

(2) A la mairie du XII e arrondissement de Paris.

 

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